sentiers en cours

20 mars 2012

s'échapper du réel

dyn005_original_392_278_pjpeg_58519_075c5f425abf3b59362e8820d9af5cd7Dans L'air et les songes, Bachelard soulève cet apparent paradoxe que rêver ne nous ferait que mieux pénétrer le réel... "Dis-moi quel est ton infini, je saurai le sens de ton univers, est-ce l'infini de la mer ou du ciel, est-ce l'infini de la terre profonde ou celui du bûcher ?" et plus loin il affirme : "En fait, la manière dont nous nous échappons du réel désigne nettement notre réalité intime. Un être privé de la fonction de l'irréel est un névrosé aussi bien que l'être privé de la fonction du réel. On peut dire qu'un trouble de la fonction de l'irréel retentit sur la fonction du réel. Si la fonction d'ouverture, qui est proprement la fonction de l'imagination, se fait mal, la perception elle-même reste obtuse. On devra donc trouver une filiation régulière du réel à l'imaginaire." Cette "régularité" (j'aimerais dire ce "nouage"), il en trouve quant à lui le fil conducteur dans la matérialité (l'air, l'eau, le feu, la terre... se contentant des antiques éléments mais il manque là, peut-être, la matière vivante), et il en tire sa belle, paradoxale et féconde idée "d'imagination matérielle". (en lire + > blog-notes de kelcun)

Henry Moore

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19 mars 2012

poétique politique

magritte-751649rêver sa vie
vivre ses rêves

nous serions bien en peine de faire mieux
noués que nous sommes à notre imaginaire

le dire ne fait que révéler
notre désir pétri de symbolique

qu'est-ce que cela change
d'être amené à la conscience ?

seulement de nous faire libre

libre du choix limité de nos rêves
libre du choix limité de nos valeurs

René Magritte L'invention collective 1935

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18 mars 2012

le pouvoir du rêve

2guofhuoJean-Jacques Lévêque aura été celui qui, pour moi aujourd'hui, a dit le mieux l'essentiel à propos de cette œuvre d'artiste – œuvre de vie.
Il écrivait dans son blog soleil dans la tête : "Habiter ses rêves, quoi de plus naturel pour celui qui saura leur donner forme.
Le Facteur Cheval aura été jusqu'au bout d'une logique qui, souvent, nous paraît trop contraignante pour s'y résoudre. N'est-ce pas le propre du rêve que de s'effacer quand notre esprit reprend le chemin du réel. Ou alors nous mène-t-il à la folie quand on tente de le poursuivre en se contentant de le contenir dans notre corps, prisonnier d'une illusion, le réel le déniant, le quotidien le repoussant.
Décevantes auront été les tentatives des poètes surréalistes qui veulent consigner par le biais des mots ces images furtives qui s'échappent et qu'ils s'obstinent à piéger en un filet dérisoire.
Le génie du Facteur Cheval tient à une volonté défiant la raison, le lâche confort du quotidien, d'aller jusqu'au bout de sa propre logique ancrée dans le rêve et auquel la pierre donne une consistance, une résistance au temps, à son travail d'usure.
Ne sont-ce pas dans les pierres que les grands bâtisseurs des civilisations passées ont confié le soin d'en perpétuer le pouvoir de fascination. Les civilisations dont les monuments témoignent ne sont plus, mais, par leur présence, ces "rêves de pierre" en portent encore la marque, sont comme des panneaux de signalisation qui balisent le champ élagué de leur vie active et quotidienne. Ce sont des monuments non plus voués à la pratique des humains, mais aux célébrations à des divinités, créées pour leur grandeur.
Et parce que le rêve est un espace éloigné des aspects pragmatiques de notre vie, et qu'il plonge dans le plus profond de notre inconscient, il ne peut que générer des formes dont la subsistance nous fascine et nous porte à les classer dans l'espace du sacré.
Le Palais Idéal du Facteur Cheval a ainsi souvent l'aspect d'un lieu de culte, il fait référence à des temples faramineux, traduits comme des citations, car ils sont empruntés à ce savoir encyclopédique dont le Facteur Cheval voulait faire usage, et, avec une certaine naïveté nous faire partager l'essence même qui est de nous hausser à la hauteur de ce que nous avons de meilleur en nous-même." C'est lui aussi qui, pour moi aujourd'hui, en a montré la photo la plus habitée.

citation et photo extraites du blog de Jean-Jacques Lévêque

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09 mars 2012

double page pour le passé (2)

jean-jacques lévêque httpsoleildanslateteEntre la fin d'une sculpture et son élaboration il y a sa présence effective dans son aboutissement et dotée de tout ce que son concepteur avait prévu pour elle.
A terme, brisée, elle est comme ces ruines où l'on perçoit toute la beauté originelle dans ce qu'il en reste. C'est (ce devait être) le souci de tout sculpteur, d'imaginer ce que serait son oeuvre privée de certains de ses éléments ou amputée ; ce sont souvent les membres qui disparaissent, on dira que c'est le complexe de la Vénus de Milo mais qu'elle est belle ainsi, et le serait-elle tout autant si elle avait ses bras ?
Nos musées sont plein de ces lambeaux, ces torses, ces anatomies fragmentées et qu'ils prennent un sens autre, et parfois plus poignant que dans l'intégrité anatomique qui peut être anecdotique quand, en ses fragments, une sculpture parle un autre langage et laisse à notre imagination le soin de lui construire une histoire.
Michel Ange avait beaucoup réfléchi au problème et nous a laissé des oeuvres qui, parce qu'elles sont inachevées, retrouvent cette même dimension émouvante et qui donne au corps un caractère sublime, tant on associe à ces fragmentations le destin des dieux rêvés par les sculptures sublimes de l'antiquité qui en exaltaient la beauté rayonnante.
La beauté blessée devient humaine, elle rend les dieux aux hommes et parmi eux ils deviennent des présences souffrantes, faisant dévier l'idée de beauté triomphante vers celle d'une beauté menacée et à ce titre émouvante.

Jean-Jacques Lévêque > +

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double page pour le passé (1)

dyn009_original_524_310_pjpeg__d72c00f87f6de2f29ae46ead34c4f18eMon passé mon passé, où es-tu passé ?
Ma part à moi, mon paradis, ma parade, mon panache, mes beaux atours où êtes-vous passés ?
Dans quelle armoire, quel miroir, quel tiroir ? quelle mémoire ?
Sur quel trottoir de ma mémoire ai-je laissé traîner la fille que j'ai tant aimée ? L'ai-je balayée comme une vulgaire crotte dans le caniveau ? Comment m'en suis-je débarrassé ? M'en suis-je débarrassé ?
Comment les autres ont-elles fini par quitter ces couloirs sombres, combien d'années faut-il pour crever à un amour ? Que de questions, que de chansons, de ritournelles ou d'obsessions. La danse, la virevolte font-elles s'envoler le passé qui se cramponne des deux mains, des deux pieds à une musique perdue ?
Qui n'a pas de passé n'a pas d'ombre. C'est écrit, c'est dit. C'est affirmé, philosophé. Le jour, le matin, le soleil pourra-t-il l'effacer ?
L'ombre s'épaissit, creuse et noircit mes traits. Foutu passé. La page est finie, le temps est passé.
Il faut le récolter maintenant, l'offrir à la cantonade, ce texte, seulement un texte.
Comme un os, une épluchure, un déchet, sans goût, mort lui aussi.
Je mange la belle pomme qu'on m'a apportée ce soir, parce que c'est la fin de l'hiver.
Partagée, elle est si belle, si neuve ! 

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10 février 2012

vendanges tardives

En regardant ces formes pulpeuses au goût frais et charpenté, ces énormes sacs violacés gonflés de chair se chevauchant, s'appuyant les uns sur les autres, comme des corps amoureux et lascifs, leur peau grisée par endroits d'une pellicule plus terne, un peu veloutée, une buée, une poussière, un dépôt de sel ou de cendre aux nuances plus ou moins lumineuses, légèrement colorée d'orange, de rose ou de bleu... En regardant ce petit amas de pattes ou cuisses rebondies, accrochées chacune à un des petits tétons verts ou brun verdâtre disposés le long du corps élancé de la rafle – on appelle rafle, je crois, cette partie de la grappe de raisin lorsque les grains en ont été extraits OcreVioletLoire-192x194-1971ou broyés – je voyais se reformer un nouveau désir, un bonheur, une gourmandise, se gonfler un avenir immédiat, une promesse donnée. Ce bout de grappe de raisin du Pérou posé là par la grâce du hasard et l'attention de l'amie venue partager ce moment autour de la table, posé avec l'ineffable beauté d'une nature morte sur son ombre aux volutes, aux transparences, aux nuances de camaïeu gris rose, ce petit paquet de vivants fruits parlait maintenant au plus intime de mon corps comme celle – la femme – qui le moment d'avant avait tenté de le faire, l'avait fait, mais s'en était allée retrouver ses tourments. Je tirai sur l'un des grains qui s'arracha avec ce bruit de ventouse et de succion interrompue que peuvent avoir les nouveaux-nés qu'on a retirés brusquement du sein.

Olivier Debré Ocre Violet Loire 1971

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24 novembre 2011

laisser la place

P1150373La chatte s'est mise sur mon papier, entre mes mains — comment faire — est-ce bien important d'écrire, elle occupe absolument toute la place, comment fait-elle ? C'est sûr, elle dialogue avec moi. Sa manière est forte, efficace. Elle y est de tout son corps. Elle s'impatiente un peu, elle bouge, respire les fleurs du vase, se déporte de côté, puis finalement s'installe auprès de la feuille, tout à côté un moment, puis enfin va sur le fauteuil en face, montrant son indépendance. Elle me laisse la place. Elle prend la sienne. Elle se tourne, elle se retourne, elle semble souffrir, elle est vieille, le coussin est mou. Puis elle se ferme dans un sommeil apparent.
Je sais ce qu'elle est venue dire.
Que la femme qui a mis tout son corps, toute son âme entre mes mains, est partie.

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24 octobre 2011

le chemin

le cheminSte Eulalie en Royans, 23 octobre, vers midi.
Une petite sauterelle sur une feuille morte, qui me parle avec sa jambe, et puis soudain qui a sauté, qui n'est plus là, qui parle plus loin, mais où ? Je ne peux la trouver, plusieurs parlent maintenant dans tous les coins. Mais si ! la voilà tout près, sur une brindille à cheval, elle fait des mouvements de bras et de jambes, elle se retourne pour que je la voie d'avant et d'arrière, ventre rouge sous le corset noir rayé de blanc. Elle mâchonne un brin d'herbe, avec sa tête allongée, ses gros yeux noirs, ses hautes antennes aux sourcils. Elle tient l'herbe avec ses petites pattes de devant, l'herbe est agitée, de haut, de bas, de côté, languette verte petit à petit avalée, étonnamment vite avalée par cette petite tête, qui n'en laisse que la pointe. Parce que j'ai bougé ? l'ai dérangée ? parce qu'elle est rassasiée ? Elle ressaute sur la feuille morte devant moi, elle vient s'y chauffer au soleil ? immobile, son dos gris au soleil. Puis elle frétille des deux pattes, jolie musique sèche, discrète. Un coup bref, plus lourd, elle n'est plus là. Elle a dû atterrir ailleurs. Je la vois, elle me parle de plus loin, d'une feuille verte, toujours en plein soleil. Elle chauffe maintenant son abdomen orange. Je l'aime. Oui, je l'aime déjà. 

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07 août 2011

feuille d'été

P1140998a

Nous sommes nés de toute cette évolution et maintenant nous avons ce corps bizarre avec ces deux bras, ces deux jambes et qui tient debout sur deux pieds et très souvent assis en appui sur ces fesses dans le milieu de la hauteur. Et ce qui est caractéristique et étonnant aussi c'est cette musique incessante de cette pensée qui joue sans presque discontinuer sur tous les registres du discours, du murmure, de la percussion, du lancinement, ce très étrange concert qui s'empare on ne sait pourquoi de tout ce qui peut bouger, vibrer, résonner à l'intérieur de ce corps bourré d'ingrédients des plus insolites qui rappellent parfois et même souvent tout ce qu'on peut trouver sur son chemin dans les forêts, les mers, les terres et qui fait d'autres sortes de musiques, non moins étranges et auxquelles on s'est habitué aussi.
Cette si facile adaptation fait que le monde va comme il va et pourtant, à tout moment, il ne va plus. Mais heureusement, ça ne me concerne pas, en ce moment, le soleil brille et c'est bon, tout est agréable. 

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18 juin 2011

c'est peu

P1140814Un petit bouquet de fleurs de montagne
offrant leurs jaunes saturés de safran et d'or au soleil

leurs fines feuilles vertes translucides
de couleur et d'ombre

L'heure est une merveille absolue, près de moi,

fenêtre ouverte à l'ouest, les merles chantent encore

Seul mon crayon sur le papier
peut témoigner d'un univers de peine et de bonheur
enclos en moi 

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21 mai 2011

arrivée

P1140744Les boursouflements blancs des nuages surgissent à mon regard dans l'azur clair
des martinets transpercent le ciel de leurs cris en me frôlant de peu
l'air à mon front, dans mes poumons, douceur parfumée
le bonheur me tient dans ses bras
je suis au bout de la route
je suis né
La danse aux grandes ailes noires d'un merle s'abat presque à mes pieds virevoltante, il court aussitôt tout droit vers ses abris d'ombre sous les lauriers,
flexible dans l'air il rebondit et vient, lui ou un autre, d'une bascule silencieuse offrir son noir lustré un temps d'appui au bord d'un toit
Le paradis ne fait que commencer 

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