03 novembre 2009
évocation
La luisance de la rivière.
Une plante échevelée jaune et verte, très haute.
La silhouette d'une jeune femme vêtue de sombre, son visage faiblement éclairé et pourtant (comment ?) rêveur, tendre, tiède et sa main venant porter à sa bouche une cigarette. La tiédeur, le rêve, la tendresse, la pâle lumière sont cet instant perçu du désir d'une bouffée de cigarette. La plante s'élançait dégingandée et élégante d'un pot, contre une fenêtre devant la nuit quand il est sorti. Une petite famille est passée à vélo : le père et deux enfants, leur politesse, leur gentillesse, leur attention, leur sourire à l'automobiliste qui s'était arrêté pour leur laisser leur priorité – petite file solidaire où grandit l'enfance – douceur.
La féerie des reflets dans l'eau moirée.
Elle désirait rêver à l'homme, sans le savoir. Rêver à lui sans qu'il le sache ni qu'elle y prenne garde. C'est ainsi qu'elle aimait l'homme dans cet instant d'une bouffée enveloppante et volatile, puissante et passagère. C'est ce qu'il avait perçu, le passant, et son regard dans le noir de l'habitacle de sa voiture avait dû avoir cette fulgurance de son désir à lui de rejoindre le mystère du geste mystérieux de pâleur sombre qui désirait cette bouffée.
Derrière elle, et derrière cette invitation à la nuit qui pénétrait doucement la ville aux rues luisantes, s'était profilée la plante élégante et légère aux feuilles d'or et de vert tendre qui éclairait le fond de sa joie. Lui qui ne fumait pas respirait son spectacle. Un grand hibiscus à l'entrée de la nuit.
01 novembre 2009
temps de silence
si lent
temps d'absence
en deçà
en de-sens
j'étais attentif à la pierre tombale de mes parents
comme je l'étais au ciel très bleu
aux roses
et aux petites fleurs rouges qui jaillissent à profusion des parterres en désordre de ce bel automne foulé nonchalamment
attentif à mille pensées claires sorties de leur refuge
mais que dire de la profonde chaleur féminine
jamais oubliée
toujours rencontrée
rêvée
22 octobre 2009
tu rentres seule
Tu glisses dans le soir d'automne
qui tombe aussi doucement qu'un baiser
Tu reçois une caresse que tu ne sens pas encore
ou que tu ne sens toujours pas
ou peut-être que tu n'as cessé de sentir de la journée
à travers les replis d'un rêve qui te restait de la nuit
ou du soleil infiltré
ou de l'eau douce
qui habite silencieuse ton corps
et semble répondre à chaque mouvement d'un monde
inconnu et connu
de toi seule
12 octobre 2009
la carte du tendre
L'homme fut amusé de me voir regarder l'écorce de si près et la toucher délicatement. Il y alla de sa plaisanterie, suggérant en riant quelque mot d'amour qui serait gravé là, non sans s'excuser galamment à l'adresse de ma compagne qui avait poursuivi son chemin – mais toute cette galanterie n'était sans doute qu'habile détour destiné à la sienne assise sur le banc à côté de lui.
Ne point trop en dire semble une règle persistante, malgré la libéralisation des mœurs. Elle partage le paysage amoureux avec son opposé, l'outrage verbal, le viol permanent qui s'apprend (maintenant ?) dès le plus jeune âge.
Tout le monde se cache, derrière le voile du mutisme, ou celui de l'outrage. Mais certains arbres restent d'une beauté indécente.
26 septembre 2009
limites
Ce soir le temps m'a pris par la main. Au-dessus de la rivière des ballets croassants de corbeaux lâchaient et rattrapaient leur troupe noire et harmonieuse. La boule orangée du soleil s'enfonçait à l'horizon. Le grondement continu du trafic sur le quai opposé mis à distance par le silence de l'eau. Les pigeons tout en douceur abandonnés comme pétales au vent. L'ombre se faisait peu à peu sur la promenade où s'attardaient quelques riverains. Le journal reçu de mes amis du théâtre, courageux toujours dans leurs rêves, que j'ai lu assis sur un banc près de l'eau.
Le temps m'a inséré. J'étais à la limite extrême du bonheur d'être au monde. Une légère inquiétude se cherchait : je savais qu'il existait un au-delà du monde, puisque je l'étais presque.
J'ai vu les belles silhouettes sur le pont, elles passaient à travers ce soir doux de septembre. Une image s'est formée dans mon boîtier numérique, rencontre de ma pensée et de leur passée. Ils appartenaient au
monde à cet instant à la manière des oiseaux qui se poursuivent.
Mais celui qui marchait seul, voyez comme il cherche le monde à sa limite.
22 septembre 2009
couture
Comment, à l'âge où ma vue baisse, en suis-je venu à faire de la couture ?
Pas de la haute couture, de la couture de papier, car je couds des livres : mots, pages, phrases, pensées et lignes, inutile besogne au regard du consommateur.
Couture ?
assembler avec souplesse, réunir
comme on laisse les mots respirer et vivre. Ils sont comme des petits oiseaux, pleins de vie à l'intérieur, et de promesses de vols.
Attraper les chimères, courir vers l'horizon sans cesse hors d'atteinte, et puis aimer, aimer.
Si je vous disais qu'en toutes circonstances, travaille en moi un don quichotte, un lutin (que quelquefois j'ai pu apercevoir, mais oui !), un petit génie, un petit diable ou daemon responsable de toute mon énergie, qui ne quitte pas mon bureau, mon atelier, mes jambes ni ma tête quand je parcours mes sentiers, qui fait tout à l'envers, ou à l'endroit peut-être, qui fait à mon insu et à mon su, et qui est moi, inexplicablement.
18 septembre 2009
rêve
Je suis désemparé d'avoir trop rêvé. Parfois le gros de la vie se réfugie dans les rêves.
Lorsque je navigue à la surface, évitant les écueils, surfant sur la mer profonde, la nuit je réintègre mon immensité.
Tous les jours nous sommes tous à la pêche aux autres des profondeurs.
A la pêche ou à la chasse, à la cueillette ou à la quête, ou à l'attente.
Comme le petit enfant vous happe dans ses grands yeux.
On lui a mis un joli collier, une jolie robe, un joli nœud.
On l'a attrapée dans la photo, elle aussi, avec son rêve.
Photo extraite du blog Celestissima
à la page Rosemala, dans la forêt.
mes remerciements à Céleste.
02 septembre 2009
le plaisir d'écrire
Je, a-t-il écrit au coin de sa feuille, finalement, après avoir pensé qu'il ne voulait pas la salir, puisqu'il n'avait rien d'important à écrire. Je, il n'y avait pas d'autre commencement possible, en haut à gauche de la feuille, puisqu'il n'y avait pas d'autre façon d'écrire dans sa langue familière. Mais ce Je n'était suivi d'aucun verbe, d'aucune confidence, d'aucune parole. Ecrire (ce qu'il était en train de faire) n'était donc pas affaire d'expression, ni de parole. Il n'arrivait d'ailleurs pas à définir, ni même à situer de quoi il s'agissait dans cet acte d'écriture. C'est comme de la trace, finit-il par penser, mais non pas sa propre trace, celle d'un déplacement, comme celle d'un animal. C'était la trace du stylo que sa main promenait sur le papier, la trace de l'encre qui n'avait d'autre but que de se déposer en avançant sur le papier selon un mouvement qui était celui des mots. C'étaient les mots, finalement, les plus impliqués dans cette action. Non pas des paroles, mais des traces de paroles donc, car les mots écrits sont traces de paroles. Quoique rien ne semble plus éloigné de la parole que ces dessins que forme le liquide noir en se promenant sur le papier blanc. En faisant ceci il obéissait à une main qui accomplissait des mouvements correspondant à ce qu'il avait appris à faire depuis son enfance. Le mouvement de cette main avait été associé il y a très longtemps, un jour de son enfance, à une parole, d'une façon d'ailleurs complètement bouleversante : Nommer quelque chose par la parole, ou quelqu'un, ou même quelque chose qui n'était pas encore – un désir – ou qui n'était plus – un souvenir – Nommer venait soudain s'associer à un signe écrit. Venait par une opération totalement magique, dont il n'a jamais oublié le merveilleux, de créer un autre monde : celui de l'écrit. Et maintenant il pouvait mettre ce monde en vie quand il le voulait, avec une déconcertante facilité, et efficacité. Il lui suffisait de prendre son stylo à encre et de commencer à tracer sur une feuille blanche à partir du coin, à gauche.
31 août 2009
évocation
Les tuiles sont d'un rouge foncé
les feuilles dans le soleil, transparentes, activent ma mémoire dans le léger vent chaud
un souvenir s'en va, couleur de vendanges
un tout petit nuage blanc est en route
dans le calme bleu clair, régulier, vers le nord
et fond peu à peu
siffle un oiseau à la voix fine et suraiguë
puis un autre, à la voix plus ronde, chante une note
roule un petit air
et d'autres gazouillis
le haut des branches du bouleau, très fines, ses petites feuilles doucement agitées
contre les tuiles rousses
ressemblent à des osiers
28 août 2009
elle aussi
De mon lit je vois une plante, très verte, très sauvage, échevelée dévergondée désarticulée et articulée savamment élégamment, d'une grande dextérité une grande finesse et une grande vigueur. Elle ressemble à des scorpions, gentils, verts, multiples, avec ses petites queues retournées, ses phalanges successives, ses branches en chapelets. Elle est vigoureuse vivante vive amusante sérieuse, belle, très belle. Je l'avais mise dans un beau pot vert, un pot de terre vernissé ou émaillé il y a un an ou deux lorsqu'elle était encore petite. Elle est sur le sol de marbre devant la cheminée, profuse, élancée. Elle me donne à rêver, elle aussi, à voir et à écrire. C'est l'essentiel, écrire un peu, comme un petit courant d'air qui passe dans tout ce paysage qui m'entoure, ce monde, ces montagnes et ces ciels, ces vents, ces mers, tout ce qui m'entoure où je nage de bonheur parce que j'écris, parce que je pense, parce que je vois, parce que je suis là, au bon moment, au rendez-vous que le monde m'a fixé et où je suis venu puisque j'étais en route vers lui, comme déjà les autres moments se préparent partout et ailleurs, patiemment et sûrement comme fait la plante qui darde ses petites feuilles, cactées, serpentines, crustacées, phalangées, étoilées, silencieusement parlantes, éloquentes, décorantes, vivantes.