chantier en cours

blog-notes de kelcun

28 mai 2008

Le chantier s'était arrêté.
Et puis il a fait un gros orage, toute la nuit – ou plusieurs nuits de suite.
A présent les textes commencent à réapparaître, semble-t-il. Moi je n'y suis pas retourné. Je n'y retournerai pas.
Je sais qu'ils commencent à couler comme des ruisseaux.

Métamorphoses du fantasme.
Glissements des mots, glissements de terrain.
Glissement de mots comme un glissement de terrain
et les choses écrites sont parfaitement étrangères, parfaitement inconnues
aussi bien ne sont-elles pas écrites pour soi.
Pour qui, comment, un jour vont-elles prendre vie ?
encore une tentative de raccrochement à la berge et puis on se laisse emporter.
Oui, le langage est étranger
Oui, c'est un étranger qu'on a tenté d'incarner.

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19 avril 2008

DelacroixUn jour la joie, un jour la peine, un moment la joie, un autre la peine. Qu'est-ce qui nous fait parler de la joie ou de la peine ? Ce sont des choses à traverser, aussi. Traverser vite, ou lentement. J'ai toujours rêvé de mosaïque. Depuis ma tendre enfance (puisqu'il y en avait une sur le sol où je vivais). Plus tard c'est en peinture que je m'y essayai. En poésie. En théâtre. Tout était question de passage. Tout est toujours question de passage, d'un carreau à l'autre. Un soir la lune jouait à la marelle sur les carreaux de la fenêtre, carreau bleu, carreau noir, carreau bleu-noir, jaune, ciel, terre. Le terrain était glissant et la lune était molle. Un temps idéal pour le patinage nocturne. Je tapai le_texte sur ma vieille Remington (il y a plus de 35 ans), j'écrivais pour mes enfants (sauf les gros mots). Je leur disais donc tout, déjà, du passage et des dangers de l'amour. Et pourtant, foin de littérature – donnez-la à vos chevaux – il nous faut traverser les fenêtres, avec ou sans fracas de verre brisé.

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18 avril 2008

comment traverse-t-on les mots

J'étais jaloux des arbres. Cela dura longtemps. Une longue adolescence. Puis je l'étreignis, l'arbre. Je l'étreignis et je m'accouchai. Puis je nourris l'enfant et le rejetai, à temps, m'égarai, et je revins à la rivière qui me possédait sourdement. Je l'accouchai enfin. Le tout en écriture et en malaise. Il me restait à naître au monde, j'étais encore la proie des mots – des pensées – de l'Autre enfin.
J'aurais pu échanger ces mots contre d'autres, je les aurais traversés aussi, en soixante ans d'existence, chaque fois que l'inconnu – que l'innommé – aura été le plus fort.
... en les lâchant, sûrement. Mais comment se lâchent-ils ? et que laissent-ils derrière eux ?

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15 avril 2008

Soulages soulage le noir

P
Pierre Soulages polyptyque musée Fabre Montpellier

Dans l'ignorance où nous sommes de notre origine – et de notre fin, mais c'est normal puisqu'elle n'est pas encore, par définition – nous sommes voués à une sorte de navigation à l'aveugle (ne connaissant ni les tenants ni les aboutissants de notre voyage). Une pareille évidence, comme toutes les évidences, est bonne à rappeler puisque notre science s'ingénie à dépasser ou à mettre en doute les évidences. Dépasser, mettre en doute, oui. Oublier parce qu'elles nous gênent, crier plus fort pour les faire taire si elles résistent, ce ne serait certes pas digne de tous nos savants, de tous nos héros qui nous ont envers et contre tout éclairés jusque là.
L'évidence est toujours là – et c'est bien le véritable nerf de l'esprit humain – nous aimerions bien être libérés de cette ignorance de l'origine ! Mais dans cette quête, l'origine est toujours devant nous. C'est sans doute en ce sens qu'il faut entendre T.S. Eliot : la fin est l'endroit d'où nous partons.
Ce qui est certain, c'est que l'homme n'est pas premier (merci Darwin), lorsqu'il est arrivé le monde était en cours et c'est cela, semble-t-il, qui n'est pas concevable. Le monde ne peut être conçu (rien ne peut être conçu) hors de l'esprit. A mesure que l'on avance dans la connaissance, ce vertigineux hiatus, ce fossé, ne cesse de se creuser.
Les sciences cognitives et neurologiques sont littéralement un casse-tête, en regard de la question métaphysique qui, elle, est à jamais sans réponse.
Toute l'étrangeté, tout l'inconnu, tout le merveilleux, tout le mystère du monde n'est pas dans l'au-delà mais dans le monde visible lui-même : cela a été repéré depuis longtemps. Mais nous supportons mal d'agir sans nous concevoir à l'origine et à la fin.
Cela n'est peut-être pas le cas des grands artistes quand ils œuvrent.
Soulages, soulage-nous !

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31 mars 2008

installation

Il a plu cette nuit. Dans une flaque du chantier, on voit le monde tout frais du matin, et une radio qui continue de parler (un écrivain, auteur par ailleurs de vies minuscules, parle d'un grand écrivain historien du passé avec un journaliste qui l'interroge courtoisement.)
Au fond, c'est la planète des vers grouillants. Ces vers ont des habits noirs, des moustaches taillées ou des serviettes de cuir, des belles voitures ou des belles chaussures, des paroles pointues ou des accents dodus. Ils ont le coeur tendre et le ventre chaud. Ils ne révèrent que des cadavres. Ce sont les frères ennemis au bord de la crise sacrificielle. C'est pourquoi ils rampent, ils se montent dessus, pour rester toujours au plus près du bord.
Je n'ai pas envie de plus en parler. Il y a un effet de mise en abîme dans toute flaque. De réflexion. C'est à prendre comme ça. Une "installation" ready-made.

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30 mars 2008

encre_myra_coppeyJe me souviens – une fois débarrassée cette expression du trop de "me" (c'était long, tout ce blog-notes précédent pour le faire) il resterait comme un "je nous souviens", et c'est là, peut-être, toute la valeur de celui de Georges Perec.
Garder ce qui est commun, ce qui est partagé, oublier ce qui n'a pas trouvé la voie de l'autre, ou entendu la voix de l'autre,
ce dont il faut nous souvenir et témoigner, c'est d'où nous venons, et non pas qui nous sommes (ce qui n'a ni d'intérêt ni de réalité pour nous).
Nous portons notre regard sur autre que nous-mêmes. Nous sommes toujours, certes sans bien le savoir, le regard de l'Autre.

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28 mars 2008

parenthèse

(Ainsi c'est la pâte même du corps qui est l'enveloppe, point de départ non seulement de nos fantasmes mais de toutes nos pensées et de notre travail. L'enveloppe, la peau, le tarmac de tout ce que nous envoyons et recevons. Le chantier est la transposition d'un corps dont la sensibilité se met à distance, se rend largement sociale.
(Ainsi, la pâte même du corps est dans le chantier, visible dans les métaphores du texte, sensible dans le visuel qu'on peut lui adjoindre, dans l'audible, dans les gestes – nécessaires ou non à l'acte de lire, d'écrire.
Lire, écrire, ne reviendraient à rien s'ils ne jouaient ce rôle de peau, de lieu des échanges qui passent par les corps.
(Ainsi de parler.

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work in progress

Ce qui traduit chantier de l'Autre, chantier offert à la Lecture, offert à la progression comme à la dégradation par la Lecture aux multiples yeux – comme un plat de nourriture pour des vers, grouillants, mais rassemblés. Rassemblés sur ce même morceau, par ce même morceau : progrès et dégradation.
Qui sont les vers ? Un avatar du coucou, qui vient se nourrir dans le nid d'un autre ? Ou des maillons dans la chaîne alimentaire de l'oiseau ?
Non, sérieusement, nous sommes fascinés par la nourriture, nous sommes produits de nourriture.
Processus de nourriture.

Femme aux jambes nues dans ses bas transparents et lisses qui s'offre à ma vue sous ma fenêtre, elle traverse la rue, sa robe laisse voir un peu plus haut que les genoux, et l'épaisseur de la cuisse engouffre mon regard lorsqu'elle monte en voiture.

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ça passe sans casser

Je l'écoute. Je m'écoute. Je nous écoute sortant de nous ces paroles comme un flot ou comme une bave d'araignée. Ou un fil fragile et sûr que l'on avance au-devant de soi. Non pour en faire un cocon illusoire, c'est une autre métamorphose où nous tendons... C'est au bout d'un dévidage que nous allons.
Quelque chose passe par nous
qui a déjà fait un long chemin
c'est cela que nous balbutions.

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26 mars 2008

Une bouchée pour maman, une bouchée pour papa, une bouchée pour bébé. Est-ce qu'on le dit toujours ? ou était-ce lié à l'après-guerre ? L'enfant qu'on veut nourrir doit-il nourrir le père et la mère, après les privations ? Y a-t-il là-dessous une réminiscence de la peur du coucou, qui soude la famille ? Mais quel est-il cet enfant gavé, cet enfant roi ? un enfant émissaire, à sa façon ? Là où le prendre et le rejeter ne font qu'un, en un mouvement de va-et-vient, là est notre condition, vis à vis de l'autre, quel qu'il soit. Au mieux, cela provoque la jouissance.
Mais le mieux est l'ennemi du bien, dit l'autre.

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25 mars 2008

écarts et changement

Je suis tenté de faire des écarts. Je devrais rester dans mon sujet : chantiers de l'Autre. L'Autre fait son lit dans mes chantiers. Je lui apporte à bouffer. C'est comme le coucou. Ce ne sera pas vol au dessus d'un nid de coucou, j'espère ! Pourtant on ne sait pas rester seul (comme dirait Pascal), on n'a de cesse de préparer un nid au coucou. Je voulais faire des écarts du côté des rêves, et du côté de poésie. Côté rêve, un que j'avais fait enfant, à la fois très beau et terrifiant. Un qui avait résisté à tout, à la cure analytique, ses suites et l'expérience, le temps et l'oubli. Un rêve d'astres et de cosmos. Mais on finit par lâcher ses derniers fétiches, même si c'est un rêve, un beau rêve qui vous explique qui vous êtes, ou plutôt qui vous étiez. Car c'est le rôle des rêves de mettre fin à quelque chose et tout a une fin, pour que quelque chose puisse commencer.
La poésie c'est une phrase, et c'est aussi fin et commencement. Une phrase pour une fontaine qui déborde et un adoslescent et entre eux pas de différence. Cette image venue, à la sortie d'une adolescence, préfigurer ce que l'homme voudra mettre en oeuvre, "poésie et psychanalyse", et qui se met tout seul en oeuvre, étant comme le rêve, d'une importance intime, uniquement. Et comme le fleuve d'Héraclite, mouvement qui emporte tout, toujours et sans exception, vers le changement.

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19 mars 2008

gaspFaire une oeuvre d'art muette, un collage de couleurs, de formes, une sculpture, une photographie, quelque chose qui vous parle sans rien dire,
c'est débusquer, c'est traquer, c'est interroger le langage qui nous habite, dans lequel on habite, sur lequel on flotte toute son existence comme une barque.
C'est jeter un miroir puissant qui fouille cette nuit profonde contre laquelle nous sommes adossés : le langage.
Toutes ces couleurs, ces formes, ces gestes, ces évocations ou ces invocations jettent un silence, un blanc fascinant sur nos mots qui se retrouvent privés du sens que nous leur donnions. Car couleur ne veut plus dire couleur ni forme forme et geste et trace et silence tout se trouve remplacé par cet inconnu qui fascine d'avoir basculé toute croyance dans l'Autre – ce qu'on a toujours cherché sans le savoir, ce qui n'a rien de ce que nous croiions être et tout de ce que nous ne savions pas désirer, notre "Autre" notre manque à cet instant comblé dans la contemplation de l'oeuvre d'art. Cette oeuvre qui lorsque nous l'avons créée nous a coûté une sorte de souffrance, de malaise, de désir tenace et qui nous est finalement tombée des mains.

Posté par kelcun à 11:20 - chantiers de l'Autre - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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